Chant’appart 2009 était le 14 mars à Landeronde


Porte Plume et Mam’zelle Lily deux trios attachants.
HEUREUSE programmation que cette rencontre de deux femmes au Chant’appart du 14 mars 2009, à Landeronde, chez Catherine et Jean-Pierre HAMELIN.

Dalila, la brune du Sud, yeux de biche envoûtants et chevelure d’héroïne biblique, toute d’intériorité, presque fragile, et la blonde Mam’zelle Lily, visage diaphane de vierge de peintre flamand, qui cache un tempérament de feu. Une rencontre de femmes donc, a priori très dissemblables mais, le spectacle le révélera, fort unies dans un même souci de professionnelles de la scène pour nous faire partager leurs émotions et nous bousculer avec le regard qu’elles portent sur les turpitudes du monde. Chanteuse du trio Porte Plume, Dalila, voix chaude et profonde, parfois rauque, excelle dans plusieurs registres (folk, jazzy, blues, groove, bossa nova). Le chuchotement se meut en murmure, le murmure se gonfle et la voix se pose, tout empreinte de force et de puissance, tirée de ce corps si frêle. Elle mêle sa voix à celle, douce et caressante, de Mamac, musicien, auteur de textes poétiques, mélancoliques souvent, brodés de mots simples qui atteignent notre sensibilité ou réveillent nos nostalgies : « Il y a des parfums de fruits mûrs que les mouches ont touchés et que l’on mangera » (« Sous le chêne »). En cette époque de surprotection sanitaire, le clin d’œil est malicieux et critique ; mine de rien, cela nous donne à réfléchir. « Le Temps des mets » est un texte plein d’humour qui émoustille nos papilles et fait penser au roman de Günter Grass, « Le Turbot ». La déclaration d’amour n’est pas pervertie par le diamant et les perles mais se déguste à pleine bouche, teintée d’érotisme ; les nourritures succulentes annoncées nous font saliver et laissent augurer de plaisirs autrement plus charnels. L’hommage à Félix Leclerc nous plonge dans la relativité du temps et la fragilité de notre vie, surtout en cette soirée au cours de laquelle la mort d’Alain Bashung (61 ans) nous est annoncée. « But show must go on. » Christian Laborde, guitariste discret, enrichit et sublime la magie des voix mêlées et des beaux textes par ses compositions et ses arrangements savants. Riffs endiablés, sons cristallins tirés de l’instrument…, « fingerstyle » ou « Latin sound », Christian représente bien l’école de Marcel Dadi, ce virtuose de la guitare disparu tragiquement dans un accident d’avion, qui a marqué de son empreinte les guitaristes d’aujourd’hui.

Trompeuse apparence que l’angélique blondeur suggère… Mam’zelle Lily, guitare frondeuse et verbe vif (le compromis et l’hypocrisie ne sont pas son propos), elle, l’annonce d’emblée, sur des complaintes aux accents de chanteuses réalistes, du swing et du jazz manouche, en passant par la java : « Le monde est peuplé de cons ! Il y a encore beaucoup de travail ! » Evidemment, dans la salle, la gent masculine regimbe, oubliant que « con », Ronsard l’a employé pour parler divinement des femmes. Mais, mystère de la sémantique, ce vocable traversera les siècles en se maculant, hélas ! d’une connotation péjorative. Peut-être parce que ce sont les hommes, avec un petit h, qui s’en sont emparés... Un titre encore tiré du CD « Les Cons », « L’Auberge des culs tournés », texte évoquant la dissimulation sous le paraître et… la guerre ; cela l’afflige et la révolte. 2009, Année du cinquantième anniversaire de la mort de Vian. Boris, tu dois être content d’écouter gronder la révolte de tes petits-enfants contre les bâtisseurs d’empire !... Mam’zelle Lily se met en danger, pousse sa voix, notes cassées, quand elle nous parle des hommes qu’elle a aimés (car même les féministes raffolent des danseurs de tango), d’un ami mort de trop de paradis artificiels, de « la nature des hommes qui ne respectent pas la nature », chère à Victor Hugo. Anne, rompant avec la gestuelle souvent statique des contrebassistes, a la contrebasse mutine et nous réjouit en jouant de et AVEC cet instrument si encombrant qui virevolte presque et devient ainsi un accessoire de scène. (Si, par chance, et c’est le cas dans les Chant’appart, vous êtes placés tout près d’elle, vous pourrez apercevoir un drôle de gri-gri… niché dans le chevillier de sa contrebasse.) Egalement choriste, sa complicité dans la mise en scène avec Mam’zelle Lily fonctionne bien. En contrepoint, sage sur son tabouret, Marc, le fidèle guitariste, nous régale de ses accords pleins et fluides, toujours en harmonie avec les textes de Mam’zelle Lily.
Chaleur, profondeur ou spontanéité, en marge des chansons et des voix formatées, derrière la prestation de ses deux trios pointent une culture musicale certaine et un grand respect des auteurs du répertoire de la chanson française, source de leur inspiration, que les rythmes empruntés au monde entier viennent enrichir.

Parfois, dans les Chant’appart, une cerise inattendue se pose sur le gâteau de la soirée, c’est la partie « off », quand les spectateurs ont quitté l’appart quelque peu dévasté par les agapes d’après-spectacle. Les deux groupes, qui souvent n’ont pas répété ensemble, font un bœuf, se jettent dans l’impro, se mettent à nu, courant les risques de contretemps, d’accords imparfaits, de fausses notes ; de voix qui doivent, en se mêlant, s’ajuster, se répondre, se compléter. Ce bonheur, offert à ceux qui se couchent tard, les musiciens, compositeurs ou interprètes nous l’offrent sans retenue : d’une discussion à bâtons rompus naît un accord, la musique s’installe et vit ; magie de ces notes assemblées, des mots tout juste trouvés dans l’instant, qui s’infiltrent dans nos neurones et nous transportent.

Ce billet serait incomplet s’il ne faisait mention

Des obscurs de la technique qui œuvrent en coulisses (improvisées, donc bricolage) pour que, électrification oblige ! le rendu de la création soit parfait. Car rien n’est plus détestable qu’un son et un éclairage mal réglés, qui pourraient altérer la perception que nous auront des artistes ;
Des obscurs aussi, tous les intervenants bénévoles de l’association Chants Sons, qui se démènent comme des forcenés pour découvrir de nouveaux talents, assurer la logistique générale et obtenir des subventions ;
Des accueillants privés, également membres de l’association, organisateurs la soirée (réservations téléphoniques, comptabilité et billetterie, droits SACEM, intendance logement et nourriture pour les musiciens, chanteurs, techniciens, faire le maximum avec le minimum pour abreuver et nourrir le public…), qui ouvrent leur maison, sans craindre de chambouler tout, les risques de casse et d’être obligés de faire le ménage pendant une semaine après le spectacle… ;
Des copains des accueillants, souvent non-adhérents, qui mettent la main à la pâte… (humour) ;
Des municipalités et diverses associations des Pays de la Loire qui encouragent la nouvelle et plus confidentielle création en programmant des soirées et voyagent ainsi hors des hordes déjà médiatisées ;
Enfin, du public assidu et toujours plus nombreux… A tel point que certaines soirées se déroulent à guichets fermés et suscitent beaucoup de déceptions chez les réservataires retardataires.
Ce fidèle public n’hésite pas à se déplacer à travers plusieurs départements de l’Ouest pour assister aux spectacles et démontre que cette initiative privée des Chan’appart a bien des raisons d’exister et de se battre pour apporter divertissement, réflexion et joie dans des lieux où la culture officielle ne pénètre pas.

Depuis 1995, parti de Vendée, un véritable maillage Chant’appart, citadin ou rural, a été tricoté sur la région, au plus grand plaisir des spectateurs qui, heureusement, ne sont pas tous des… cons, Mam’zelle !
Et, pour plagier le slogan d’une célèbre enseigne de l’Ouest :
Décidément, « nos régions ont du talent ».
Que les dures lois du marketing ne le tuent surtout pas !


Reproduction tirée de 4e de couv. « Les Chansons de Bécassine »,
édit. Hachette, 1996, Coll. Gautier-Languereau.

Photos J.J. BERTHEL
Chantal CHEVALIER